Interview

Pr Narbonne : "La dangerosité des polluants actuels est difficile à cerner"

Pr Narbonne : "La dangerosité des polluants actuels est difficile à cerner"

Les molécules toxiques d'aujourd'hui sont bien plus nombreuses que celles des années 1950-70. Leur dangerosité est elle aussi bien plus difficile à évaluer. Une interview d'un des meilleurs toxicologues français, Jean- François Narbonne, auteur de Sang pour sang toxique.

En 2010, une étude démontrait que le corps d’un enfant de 10 ans contient en moyenne 128 résidus chimiques différents. Est-ce que cela vous étonne ?

Pas vraiment. Mais il faut remettre ces données dans une perspective historique. À l’époque des Trente glorieuses, les progrès technologiques et l’intensification des activités humaines dans les pays occidentaux se sont accompagnés d'un déversement massif de produits chimiques dans l’environnement. On recensait alors des milliers de molécules potentiellement toxiques. Aujourd'hui les études réalisées par l'Anses ne concernent plus «que» 445 molécules. Je sais, cela reste beaucoup. Mais c’est nettement moins qu’il y a quarante ans.

Sur la base de quoi affirmez-vous que la pollution régresse ?

Cela apparaît dans les résultats d’analyses dites «rétrospectives» où l'on utilise les techniques actuelles pour observer les échantillons conservés du passé. La mer Baltique constitue à cet égard un terrain idéal d’exploration. Elle est presque fermée. Son eau se renouvelle lentement. Surtout elle reçoit en abondance des eaux usées de zones très industrialisées d’Allemagne, de Pologne et de Suède. Des mesures effectuées dans des couches profondes permettent ainsi d’affirmer la présence de polluants dès la fin du XIXe siècle. Surtout des métaux lourds. Puis ces concentrations explosent littéralement entre 1940 et 1970. En trente ans, les dioxines sont multipliées par cinq, les PCB par trente.

Quels étaient alors les polluants juges les plus inquiétants ?

On craignait surtout les effets du DDT, l’insecticide phare des agriculteurs de l’après guerre. Dans les années 60, les écologues se sont aperçus qu'il persistait plusieurs années dans les sols et s’accumulait dans la chaîne alimentaire. On s’inquiétait aussi de la diminution du nombre de faucons ou d’aigles américains dans les zones traitées aux pesticides, comme dans la région des Grands Lacs aux Etats-Unis.

Qu’en est-il aujourd’hui de cette situation ?

On a mesuré les taux de DDT contenus dans les œufs de guillemot, une espèce d’oiseau marin de la mer Baltique. Sur la période de 1970 à 1995, ils ont été divisés par 30, les PCB par 20 et les dioxines par 3. Cela signifie que malgré la présence encore importante de nombreux contaminants historiques dans leur biotope, les effets négatifs sur la santé de ces animaux ont commencé à diminuer.

Observe-t-on le même phénomène chez l'homme ?

Oui. […] La tendance à la baisse est évidente. Une étude suédoise démontre que les teneurs en DDT, en pesticides et en PCB dans les graisses du lait maternel n’ont pas cessé de chuter entre 1973 et 1995.

Cette baisse est-elle confirmée par d'autres travaux ?

D’autres études démontrent une baisse de la qualité du sperme des hommes nés dans les années 70, c’est-à-dire en plein pic de pollution, par rapport à celui des générations précédentes. Cette détérioration a atteint son point le plus haut dans les années 90, puis contrairement aux prévisions pessimistes de 1995, elle s'est stabilisée et elle remonte même depuis 2005, selon une étude danoise. Les polluants historiques ont fortement diminué dans ce pays, ce qui explique la diminution progressive des effets néfastes liés à cette pollution.

Ne sont-ils pas remplacés par d'autres qui n'existaient pas pendant les Trente glorieuses ?

Si. On trouve de nouvelles molécules dans l'environnement comme les retardateurs de flammes bromés […]. Certes, leur concentration est dix fois plus faible que celle des PCB d’autrefois et des mesures d'interdiction ou de restriction de la production ont été adoptées dans les années 90, ce qui devrait permettre de contenir la pollution. Malgré tout, on craint leur pouvoir de nuisance. Puis, il y a l'énorme problème posé par les matières plastiques qui contiennent plusieurs familles de toxiques. Là, on pense évidemment aux composes perfluorés comme les phtalates que l'on retrouve dans de nombreuses matières plastiques (en particulier dans les emballages alimentaires), les cosmétiques et les peintures. […]

Que sait-on de ces nouveaux polluants ? Agissent-ils de la même manière que les anciens ?

Non. La pollution massive des Trente glorieuses était due à quelques centaines de substances contaminantes qui se caractérisaient par leur faible biodégradabilité et leurs capacités de bioaccumulation et de persistance dans la nature. Elles concernaient essentiellement le cadre industriel, agricole et domestique. En revanche, la contamination actuelle affecte des milieux bien plus variés : professionnel, domestique, urbain et agricole. […] En définitive, plus de 150 000 substances sont aujourd'hui soumises à la réglementation de l'Agence Européenne des Produits Chimiques (ECHA). […] En conséquence, on se retrouve avec un cocktail comprenant de nombreuses substances à l’état de traces. Leurs taux sont si faibles qu’il faut, pour les déceler, avoir recours a des techniques de haute résolution.

Comment fait-on pour les règlementer alors ?

C’est tout l'enjeu des débats actuels ! D'ordinaire, on définit les doses journalières tolérables [DJT]  par la recherche de la dose «qui ne rend pas malade». On sait en effet que la nocivité d'une substance dépend de sa dose.  L’innocuité est donc évaluée sur base de valeurs limites «acceptables» déterminées à partir de tests de laboratoire sur des animaux modèles. […] Mais on sait aujourd'hui que cette façon de procéder est très imparfaite.

Pourquoi ?

Les avancées des quarante dernières années en toxicologie moléculaire montrent qu'on ne peut plus évaluer les risques des substances prises individuellement. Il faut en effet tenir compte de leurs interactions. L'autre problème, c’est qu'on ne retrouve pas toujours de corrélation franche entre la dose assimilée d'une substance toxique et la survenue d'une pathologie. En clair, cela signifie qu'une personne peut survivre à des concentrations très élevées tandis qu’une autre succombera sous l’effet de doses infimes. […] Pour juger de la dangerosité d’un produit, on doit donc se baser sur des potentialités d'effets toxiques beaucoup plus difficiles à cerner qu’une simple analyse de risque en fonction des doses.

En attendant, quels principes de vie appliquez-vous personnellement ?

Je fais du sport, surtout de la randonnée VTT. Je mange principalement bio. Des études le prouvent, l’alimentation bio permet de réduire de six à neuf fois notre exposition aux pesticides. J’évite aussi au maximum les contenants plastiques, surtout pour la nourriture. […] J’évite les plats préparés et j’essaye de cuisiner des produits frais […].


Cet article est extrait d’une interview d’Aurore Braconnier pour le hors série n°40 de Sport et Vie. Il est reproduit ici avec l’autorisation de son auteure.

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