Le blog de Thierry Souccar, "Amuse-gueules"

Réflexions sur la vie, la mort, et tout ce qu'il y a au milieu. 

Par Thierry Souccar
Prévenir ou guérir ?

Pourquoi rien (ou presque) n’est fait pour prévenir les maladies

Pourquoi rien (ou presque) n’est fait pour prévenir les maladies

Mieux vaut prévenir que guérir, dit le dicton. Mais dans tous les pays, les politiques de prévention sont à la traîne des politiques de soins. Voici pourquoi.

Un billet récent publié dans le BMJ pose une question intéressante : pourquoi, en termes de moyens, la prévention vient-elle toujours derrière le traitement de la maladie ? L’article cite les propos de Don Berwick, ancien responsable des Centers for Medicare et Medicaid Services et président de l'Institute for Healthcare Improvement (Royaume-Uni). Sa réponse : contrairement aux traitements médicaux, la prévention n’est pas portée par une voix corporative ; de plus, la science de la prévention est peu développée.

Voix corporative

La « voix corporative » qui privilégie les soins émane des hôpitaux, de l’industrie pharmaceutique et médicale, des assurances et mutuelles, des médecins et autres professionnels de santé. Tous sont acteurs du système de soins, dont ils tirent la majorité de leurs revenus, au contraire de la prévention.

En France, les médecins, qui sont principalement formés pour soigner, se sont arrogé le monopole du discours sur la santé, marginalisant les thérapies qui intègrent la prévention, à l’instar de la naturopathie, quand ils ne ferraillent pas contre leur reconnaissance. Une situation sensiblement différente de ce qui se passe en Allemagne, et dans une moindre mesure en Suisse, où le statut de Heilpraktiker est reconnu par l’Etat.

Même les organismes de santé publique sont plus impliqués dans la gestion et le suivi des soins sanitaires que dans la promotion de la prévention. Sur 10 000 dossiers de subvention accordées par les Instituts nationaux de la santé des Etats-Unis, 2 à 5% seulement étaient destinés à financer la prévention. Les chiffres pour la France ne sont pas meilleurs. En février  2012, la Mission parlementaire d’évaluation et de contrôle des lois de financement de la Sécurité sociale.a pointé la faiblesse des moyens qui sont attribués à la prévention : elle ne représentait alors que 3 % des dépenses de santé.

Manque d'appétit pour la prévention

Le manque d’appétit français pour la prévention s’explique en partie par la faiblesse historique de 3 disciplines qui en sont les piliers : l’épidémiologie, la toxicologie, la nutrition.

L’épidémiologie, si développée dans les pays anglo-saxons et scandinaves, n’a jamais passionné la médecine française. Pour prendre l’exemple du cancer, on ne connaît toujours pas précisément le nombre et les caractéristiques des nouveaux cas de cancer enregistrés en France. Ces chiffres sont estimés en extrapolant à l’ensemble du territoire les données observées dans les départements couverts par un registre de cancer. Or une politique efficace de prévention est impossible sans indicateurs précis.

Alors que les questions soulevées par les métaux lourds, les pesticides, les additifs ou encore les perturbateurs endocriniens font quotidiennement la une de la presse, nous n’avons quasiment plus de recherche en toxicologie. « En fait, explique le Pr Jean-François Narbonne, la toxicologie n’a jamais fait partie des priorités affichées comme l’ont été les biotechnologies, les recherches sur le cancer ou le Sida. Aujourd’hui, ce sont les Pays-Bas et la Suède qui en Europe ont pris le « marché de l’expertise » alors que l’Allemagne s’est concentrée sur le « marché de l’analyse ». En France, la plupart des laboratoires de recherches en toxicologie alimentaire ont été fermés. » Mais ça n’a pas toujours été le cas : « Dans l’après-guerre, la toxicologie française avait un rayonnement international, à l’origine de la création du Comité mixte FAO/OMS d’experts des additifs alimentaires, et de concepts tels que la Dose journalière admissible (DJA). »

La nutrition, totalement absente des programmes de prévention jusqu’en 2000, existe depuis sous la forme d’un Programme national nutrition santé (PNNS). La même époque a vu se créer une agence sanitaire, l’Afssa (aujourd’hui ANSES). Alors que le PNNS a bénéficié de fonds importants, son bilan, 16 ans après, est plus que mitigé, avec des taux de surpoids et de diabète records. Les raisons en sont multiples : influence de l’industrie agro-alimentaire qui a participé à l’élaboration du plan ; conseils nutritionnels basés sur des connaissances parfois vieilles de 40 ans, non remises à jour ; reconduction des mêmes responsables et des mêmes slogans sans qu’aucun audit indépendant n’ait été réalisé…

le changement, c'est maintenant ?

Mais les choses vont changer. Conscients de la demande croissante pour le bien-être et le bien vieillir, des géants comme Google, Apple, Microsoft, Fitbit, Samsung, Qualcom, BT, et plusieurs start-ups entrent sur le marché de la santé, en se concentrant sur la prévention plutôt que sur le traitement des maladies. « La collision entre la nouvelle technologie et les sciences de la vie va apporter des changements radicaux au domaine de la santé au cours des 2 prochaines décennies », prédit Bill Maris, un dirigeant de Google Ventures.

Créatifs, hardis et dotés de moyens financiers importants, ces nouveaux arrivants sur le marché de la santé devraient rapidement occuper la place laissée quasi-vacante par les organismes publics. Cette prévention-là, qui aura certes un coût, peut révolutionner la manière dont nous envisageons la santé. Les millions de données glanées, parfois en temps réel, devraient nous faire basculer dans une tout autre ère et donner aux études cliniques et épidémiologiques dont nous nous servons aujourd’hui, mais aussi aux conseils de nutrition ou de dépistage, des allures et un destin de dinosaures.

P.S. : La maison d'édition que j'ai fondée prend sa part, forcément modeste, dans l'éducation à la prévention. Nous avons récemment publié La Meilleure Façon de Manger et, pour celles et ceux qui font encore leurs courses en grande surface Le Bon Choix au supermarché, deux livres bien accueillis par le public et les professionnels de santé.

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à propos de l'auteur

Journaliste scientifique, auteur de 15 livres de vulgarisation sur la santé, fondateur de Thierry Souccar Editions. En charge des questions de santé à Sciences et Avenir pendant 15 ans, il a créé LaNutrition.fr, premier site d’information francophone indépendant sur l’alimentation et la santé. Membre de l'American College of Nutrition depuis 2000. C'est un passionné d'histoire des arts et des sciences, de paléontologie, peinture, aviation légère, littérature, musique classique et country/bluegrass. Il vit, écrit et peint dans le midi de la France. Il a deux fils, Paul et Louis. 

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