Le blog de Thierry Souccar, "Amuse-gueules"

Réflexions sur la vie, la mort, et tout ce qu'il y a au milieu. 

Par Thierry Souccar
De la mythologie à la biologie

Le fil de la vie

Le fil de la vie

Dans la mythologie, les Parques tenaient le destin des hommes entre leurs mains. Elles tissaient le fil de la vie. Une métaphore qui nous conduit au coeur des cellules, jusqu'aux télomères et au vieillissement.

Il est tentant pour l’amateur de classiques grecs, de confronter les mythes antiques aux connaissances scientifiques modernes.

L'exercice est d'autant plus réjouissant que dès le Vème siècle avant J-C., au temps de l’historien Thucydide - comme le rappelle René Alleau dans La science des symboles - l’adjectif mythodes signifie « fabuleux et sans preuves », par opposition à la vérité ou la réalité. Mais est-ce vraiment le cas ? Ou au contraire peut-on voir dans la biologie un miroir de la cosmogonie d’Hésiode ?

Le fil de la vie : les 3 Parques et les télomères

Prenez les Moires, qu’on connaît mieux sous leur nom latin de Parques. Elles sont au nombre de trois : Clotho, Lachesis et Atropos. Ensemble, elles président au destin des hommes : le fil de la vie est filé sur le fuseau de Clotho, sa longueur est déterminée par la baguette de Lachesis et il est coupé par les ciseaux d’Atropos, la plus crainte des trois, « celle à laquelle on ne peut échapper. » Les Parques sont impitoyables : quand Hephaistos (Vulcain) forge le bouclier d’Herakles (Hercule), il y fait figurer une représentation terrifiante des trois Parques.

Maintenant, plongeons à l’intérieur du noyau de nos cellules. Là, nos gènes s’alignent tout  le long de molécules d’ADN à double brin appelées chromosomes. Au bout des chromosomes on retrouve des fragments d’ADN : ce sont les télomères.

Les télomères protègent les gènes en permettant aux cellules de se diviser. On a comparé les télomères aux aglets - ces tubes de plastique ou métal qui coiffent les lacets de chaussures - car ils empêchent l’extrémité des chromosomes de fusionner ou se coller l’une à l’autre, ce qui détruirait l’information génétique ou la rendrait aberrante. 

A chaque division cellulaire, les télomères raccourcissent. Lorsqu’ils sont trop courts, la cellule ne peut plus se diviser. Elle devient inactive ou « sénescente » ou elle meurt.  

Plus on prend de l’âge, plus les télomères raccourcissent. La longueur des télomères est donc associée au vieillissement. Mais elle est aussi associée à un risque accru de maladies coronariennes et d’autres maladies chroniques mais aussi de décès.

Les télomères peuvent donc être considérés comme le fil de la vie.

Chacun naît avec des télomères de longueur différente, qui nous viennent de l’hérédité. Voilà Clotho, et avec elle, l’inégalité que le destin nous réserverait dès la naissance.

Ce n’est pas tout : le rythme auquel les télomères raccourcissent varie selon les individus. Voilà où se tient Atropos, prête à couper le fil de la vie.

Et Lachesis, qui mesure la longueur du fil de la vie ?

Dans la plupart des cellules du corps humain, la longueur des télomères ne varie plus après la différenciation que connaît l’embryon. Mais dans certains tissus, les cellules germinales, les cellules activées du système immunitaire, et les populations de cellules souches qui alimentent les cellules du tube digestif et du sang, une enzyme appelée télomérase ajoute des bases à l’extrémité des télomères.

La télomérase peut donc s'opposer effectivement au raccourcissement des télomères et maintenir une cellule en activité.

J’aime voir en Lachesis une manifestation de l’activité de la télomérase.

Mais pour pousser l’analogie jusqu’au bout, encore faudrait-il retrouver dans la mythologie cette idée que le fil de la vie peut échapper à la fatalité. Les Parques ne seraient-elles pas si impitoyables que ça ?

Apollon CHEZ les Parques : "Négocions !"

Admète, roi de Phères en Thessalie et ami d’Apollon, était gravement malade. Le Dieu soleil entreprend de sauver sa vie. Il se rend dans les entrailles du Mont Parnasse, là où se tiennent les Parques. Quand il arrive, Atropos s’apprête à couper le fil d’Admète. Apollon se met à plaider pour la vie de son ami. Les Parques l’interrogent : pense-t-il vraiment qu’allonger sa vie apportera à Admète plus de plaisir, sachant que la vie n’est qu’une illusion ? L’enfance est ignorance, la jeunesse folie, la vieillesse outrage. Apollon serait plus inspiré de demander des années de plus pour quelqu’un qu’il hait plutôt que pour quelqu’un qu’il aime.

Apollon rétorque que si mourir était une joie, alors les hommes en se saluant ne diraient pas « Longue vie à toi ! » mais « Que ta mort vienne ! » L’homme aime la vie.

Les Parques répondent que ce n’est là qu’une magie créée par les rayons du soleil. Apollon admet alors que la vie peut être déprimante quand l’homme n’a plus d’illusions. Mais, ajoute-t-il, l’homme dispose de compensations. A ces mots, il sort un vase rempli de vin et invite les Parques à le goûter. Après quelques protestations, les Parques trempent leurs lèvres, une fois, deux fois, plusieurs fois ; les voilà ivres et joyeuses, même l’austère Atropos !

Appollon explique aux joviales Parques que Bacchus a inventé le vin et l’a donné aux hommes pour leur permettre de mieux accepter leur sort. Ils satisfont ainsi à la volonté de Zeus.

Peut-être gagnées par le mal de crâne, les Parques finiront par mettre un terme à la discussion en acceptant d’épargner Admète, exigeant cependant d’Apollon une autre vie en compensation.

Il y a deux enseignements à tirer de cet épisode. L'obstination des Parques à refuser tout passe-droit, leur entêtement à s'opposer à Apollon est justifié si on considère qu'une télomérase livrée à elle même, libre d'allonger à volonté la longueur du fil de la vie pourrait faire plus de mal que de bien : les cellules cancéreuses, qui expriment la télomérase, deviennent immortelles.

Comment "acheter" un peu plus de fil de vie

Mais comme Apollon, on peut dans certaines circonstances déroger à cette règle, circonvenir les Parques et agir sur la longueur du fil de la vie. Une étude publiée en septembre par l’Américain Dan Ornish et des chercheurs de l’université de Californie (San Francisco) a montré qu’une modification du mode de vie peut entraîner un allongement relatif de la longueur des télomères de cellules du système immunitaire.

L’étude consistait à suivre pendant 5 ans des hommes ayant un cancer de la prostate peu évolutif dont une partie a adopté un régime riche en fruits, légumes, céréales complètes, pauvre en graisses et céréales raffinées, avec un programme d’exercice (30 mn de marche par jour, 6 jours par semaine) et de réduction du stress (yoga, respiration, méditation). Par rapport aux hommes qui ne bénéficiaient pas de ces conseils, ceux qui ont modifié leur mode de vie selon ce protocole ont connu une augmentation (relative) significative de la longueur des télomères. Les chercheurs pensent que ces bénéfices peuvent se retrouver chez d’autres personnes, pas uniquement des patients atteints d’un cancer.

« Nos gènes, et nos télomères, ne sont pas nécessairement notre destin », commente Dean Ornish.

Ainsi, il est possible, comme Apollon l'a fait, « d’acheter » un peu de longueur de fil cellulaire en changeant de mode de vie. Par exemple, comme dans l’étude Ornish, en consommant des substances antioxydantes présentes dans les végétaux comme les vitamines C et E, les caroténoïdes, les polyphénols. On sait aujourd’hui que des antioxydants retardent ou préviennent le vieillissement cellulaire de certaines souches de cellules en allongeant la longueur de leurs télomères, en augmentant l’activité de leur télomérase.

Mais là encore, Apollon ne nous montre-t-il pas le chemin ? Avec un peu de vin, il a obtenu quelques longueurs de fil supplémentaire pour son ami Admète.

Un peu de vin, c’est-à-dire l’un des breuvages les plus antioxydants qui soit.

 

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à propos de l'auteur

Journaliste scientifique, auteur de 15 livres de vulgarisation sur la santé, fondateur de Thierry Souccar Editions. En charge des questions de santé à Sciences et Avenir pendant 15 ans, il a créé LaNutrition.fr, premier site d’information francophone indépendant sur l’alimentation et la santé. Membre de l'American College of Nutrition depuis 2000. C'est un passionné d'histoire des arts et des sciences, de paléontologie, peinture, aviation légère, littérature, musique classique et country/bluegrass. Il vit, écrit et peint dans le midi de la France. Il a deux fils, Paul et Louis. 

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