Blog de Julien Venesson
Par Julien Venesson

Que se cache-t-il réellement derrière LePharmachien.com ?

De nombreux lecteurs m’ont fait parvenir une récente vidéo d’une webconférence organisée par le CERIN (un organisme de communication financé par les industriels du lait (rappelé en introduction par la présentatrice) et dont l’objectif est donc, tout naturellement, la promotion de la cons...

De nombreux lecteurs m’ont fait parvenir une récente vidéo d’une webconférence organisée par le CERIN (un organisme de communication financé par les industriels du lait (rappelé en introduction par la présentatrice) et dont l’objectif est donc, tout naturellement, la promotion de la consommation de lait et de produits dérivés).

Dans cette vidéo on peut voir le Dr Jean-Michel Lecerf (Institut pasteur, Lille), le sociologue Gérald Bronner et le pharmacien Québecois Olivier Bernard (le blogeur du site lepharmachien.com). Tous trois ont leurs violons bien accordés avant le début de l’entretien vidéo, pour eux les régimes “sans” sont des modes, faisant référence aux régimes “sans gluten”, “sans lait”, “paléo”, etc.

Nous ne reviendrons pas en détail sur la participation du Dr Lecerf, déjà bien connu pour ses prises de position dans les médias à l’encontre des régimes sans gluten et sans lait, et qui fait état de nombreux conflits d’intérêts, qu’il ne mentionne quasiment jamais lors de ses interventions publiques, contrairement à ce que lui impose la déontologie médicale.

Non, c’est la participation d’Olivier Bernard, LePharmachien, sur ce sujet qui semble à retenir. En effet, cet auteur bénéficie d’une visibilité importante sur internet et a déjà publié un article (sous forme de bande dessinée), intitulé « Pour en finir avec la mode du SANS gluten » dans lequel il critique fermement l’alimentation sans gluten, à l’exception des cas où on a été diagnostiqué malade cœliaque (c’est le nom officiel de l’intolérance au gluten).

Sur son blog, ses livres, sa page Facebook, il met constamment en avant sa rigueur face à la science et son objectivité. Il qualifiera sur ma page Facebook l’alimentation sans gluten de « diète d’exclusion à la mode qui se nourrit des inquiétudes des gens ». Puis, voyant mon désaccord, il conclura « bonne énergie cosmique à toi et à tous tes fans », une manière sans doute d’affirmer que mon désaccord signait nécessairement la trace d’un esprit non scientifique.

Pourtant, comme on va le voir, les publications d’Olivier Bernard semblent plutôt contraires à la science sur certains sujets (un comble !), et notamment sur celui du gluten. Mais dans quel objectif ? Est-ce volontaire ? Ou est-ce de la simple ignorance ?

Les arguments non scientifiques du Pharmachien

Dans son article « Pour en finir avec la mode du sans gluten », Olivier Bernard affirme que le gluten ne provoque des problèmes digestifs qu’en cas « de maladie cœliaque, qui ne concerne qu’une personne sur 133 » (soit moins de 1%).

Il balaye ensuite l’existence d’un problème pour les personnes non cœliaques (qu’on appelle « sensibles au gluten ») en citant deux études publiées par la même équipe de chercheurs et qui, selon lui, démontreraient que la sensibilité au gluten n’existe pas et qu’il s’agit en réalité d’une intolérance aux FODMAPS, une catégorie de sucres qu’on trouve dans certains aliments comme les oignons, l’ail, les artichauts, le brocoli, le fenouil ou encore le blé.

La conclusion de son article est simple : « A moins d’avoir un diagnostic de maladie cœliaque, rien ne suggère qu’il faut éliminer le gluten de son alimentation ».

Ce que dit la science et que ne dit pas Olivier Bernard

Les propos d’Olivier Bernard sur le gluten pourraient être tout à fait anecdotiques si son blog ne bénéficiait pas d’une forte audience. Les propos tenus sont en fait particulièrement graves car ils mettent directement en cause la santé de dizaines de milliers de personnes. En effet, tous les médecins gastroentérologues, et même les plus « orthodoxes », affirment que la maladie coeliaque est fortement sous-diagnostiquée. Le Pr Cellier, gastroentérologue à l’hôpital Georges Pompidou et considéré comme le meilleur expert Français sur la maladie cœliaque, ne cesse de l’affirmer dans les médias. Par exemple ici sur le site de « Sciences & Avenir » : « 80% des malades ne sont pas diagnostiqués » car les médecins ne recherchent pas assez cette maladie. Cela signifie donc que si 1% des français sont des malades diagnostiqués, il en reste 4% qui s’ignorent. Cela représente tout de même 2,8 millions de personnes en France !! Autant de personnes qui n’iront jamais voir un gastroentérologue si elles croient aveuglément des articles tels que celui d’Olivier Bernard.

Le gluten n’est pas nocif uniquement pour les malades cœliaques

LePharmachien estime que la sensibilité au gluten n’existe pas. Pour l’affirmer il se base sur deux études uniquement. Pourquoi si peu ? Il y a de quoi s’interroger car une rapide recherche avec les mots « nonceliac gluten sensitivity » sur la bibliothèque en ligne de médecine des USA fait apparaître plus de 500 publications scientifiques sur le sujet ! Prise au hasard, voici par exemple une autre étude d’intervention, qui prouve le contraire des études montrées par LePharmachien, à savoir que les personnes qui se disent « sensibles au gluten », ont vraiment un problème avec le gluten, même quand on ne leur dit pas ce qu’elles mangent : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/25701700

Sur ce sujet, tous les chercheurs spécialistes sont aujourd’hui en accord pour affirmer que oui, la sensibilité au gluten est une maladie qui existe réellement. C’est le cas du Pr Cellier (vous pouvez écouter notre passage commun sur France Inter en cliquant ici) mais c’est aussi le cas du Pr Alessio Fasano, le directeur du centre de recherches sur les maladies liées au gluten à l’hôpital général du Massachusetts (États-Unis), un chercheur particulièrement renommé et qui a reçu de nombreuses distinctions pour la qualité de son travail (voir ici sa fiche Wikipédia) et que j’ai interviewé dans mon livre Gluten, comment le blé moderne nous intoxique.

Les 6 et 7 octobre 2014, tous les plus grands chercheurs du monde spécialistes des maladies liés au gluten (une trentaine d’universités) se sont réunis à Salerno en Italie dans le but d’établir des critères diagnostics les plus précis pour cette maladie. Les Pr Cellier et Fasano étaient évidemment présents. Dans un article scientifique qui résume le contenu de ce symposium et qui a été publié le 18 juin 2015, ils expliquent que la sensibilité au gluten ne peut pas être diagnostiquée par une prise de sang ou un examen classique. Lorsque ces tests médicaux ne donnent pas de résultat, le seul moyen de savoir si on est victime d’une sensibilité au gluten consiste à faire l’essai du régime sans gluten; soit le contraire de ce que conseille LePharmachien.

Cette large étude indique également que les symptômes de la sensibilité au gluten s’étendent bien au delà de simples problèmes digestifs. On retrouve en effet les symptômes suivants (pas nécessairement tous et non exhaustifs) : anxiété, fatigue, maux de tête, douleurs articulaires ou musculaires, dépression, rhinite, asthme, autisme, schizophrénie, problèmes d’humeur, dérèglement des menstruations, problèmes d’équilibre, etc.

Dès lors, on comprend pourquoi l’étude citée par LePharmachien ne prouve rien sur le sujet de la sensibilité au gluten puisqu’elle se contentait d’observer les symptômes digestifs : une alimentation pauvre en FODMAPS mais contenant du gluten pourrait très bien améliorer les symptômes digestifs mais pas les autres symptômes !

Même s’il est exact qu’une intolérance aux FODMAPS puisse provoquer une sensibilité au gluten, les données scientifiques indiquent plutôt que cela est relativement rare. Le gluten est donc bien coupable de nombreux problèmes de santé; mais pas pour tout le monde.

Reste à savoir combien de personnes sont sensibles au gluten ?

A cause d’une difficulté de diagnostic, et parce que cette maladie n’est reconnue par les chercheurs que depuis quelques années, personne ne peut le dire avec certitude mais ces experts écrivent que la sensibilité au gluten est « beaucoup plus fréquente » que la maladie cœliaque. Elle toucherait donc beaucoup plus de monde que les 2,7 millions de personnes évoquées plus haut. (Vous pouvez retrouver cette grande étude en cliquant ici).

Au cours de diverses interviews, le Dr Fasano a indiqué avoir le sentiment (un sentiment n’est pas une donnée scientifique 100% fiable) que la sensibilité au gluten touchait entre 10 et 30% de la population. Si on ajoute cela aux 5% de malades cœliaques, cela donne donc 15 à 35% de la population (10 à 30 millions de Français) au moins qui ont un problème avec le gluten alors que seulement 1% le sait !!! L’urgence est donc d’informer le public sur les nombreux problèmes de santé liés au gluten, et surtout pas de nourrir l’idée qu’il s’agit d’une mode sans fondement. Les écrits du Pharmachien ne peuvent donc que susciter l’incompréhension, pour ne pas dire la consternation.

Le gluten du blé moderne est bien plus toxique que le gluten des blés anciens

Malgré une méconnaissance manifeste du sujet, Olivier Bernard va plus loin. Il affirme même que le gluten n’est pas plus nocif aujourd’hui qu’il ne l’était hier; soutenu dans son argumentation par le Dr Le Cerf qui annonce qu’il n’y a pas plus de gluten dans le blé moderne que dans le blé ancien.

Le Dr Lecerf a parfaitement raison mais ne répond pas sur le fond. En effet, la problématique du blé moderne n’est PAS sa teneur en gluten, mais la modification des épitopes du gluten qui le rendent plus antigénique (des fragments de protéine).

Cet aspect a été démontré dans une étude dans laquelle on a fait réagir des protéines du gluten de blé moderne et de blé ancestral avec des cellules intestinales d’adultes malades cœliaques. Résultat : le blé ancien n’a pas engendré de réaction immunitaire alors que le blé moderne a activé les réponses caractéristiques de l’intolérance (cliquer ici pour voir l’étude scientifique).

En conclusion

La réalité scientifique est donc bien différente de celle qui est diffusée actuellement dans les médias ou sur le blog du Pharmachien. Le gluten pose de nombreux problèmes de santé et la plupart des individus qui en sont victimes l’ignorent.

La seule véritable précaution à prendre sur le thème du gluten est de ne pas négliger les examens médicaux pour dépister la maladie cœliaque. En effet, en cas de maladie cœliaque, le gluten doit être supprimé très strictement (aucune trace ni exception n’est tolérée) : les entorses au régime ont de graves conséquences, telles que l’apparition de maladies auto-immunes sévères ou de cancers fatals du tube digestif. En revanche, s’il n’y a pas d’intolérance mais une simple sensibilité, les traces de gluten sont généralement supportées, ce qui facilite grandement les choses.

Enfin, il me semble important de ne pas oublier que la science est une discipline qui ne cesse d’évoluer chaque jour : n’entrons pas en science comme on entre en religion.

Julien Venesson

Pour en savoir plus sur le gluten, le blé moderne et les maladies associées :

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