Le blog de Thierry Souccar, "Amuse-gueules"

Réflexions sur la vie, la mort, et tout ce qu'il y a au milieu. 

Par Thierry Souccar
Compléments alimentaires

« Saintes » vitamines : y croire ou pas ?

« Saintes » vitamines : y croire ou pas ?

La prise d'un complément alimentaire ne devrait pas être affaire de croyance mais de jugement.

J’écris ces lignes dans le train qui me ramène de Paris, où j’ai participé ce mardi 18 février à une émission d’Europe 1 sur les compléments alimentaires. L’ambiance était bon enfant, l’accueil cordial, les questions des auditrices pertinentes. Très vite, il m’est apparu à l’écoute des commentaires que les compléments alimentaires, c’est comme la sainte Trinité. On y « croit » ou pas. Surprenant, pour un domaine qui relève de la science. Surprenant mais compréhensible.  

C’est par les vitamines et les minéraux que j’ai été attiré à la nutrition. Au début des années 1990 sont tombés les résultats des premières grandes études d’observation, célébrant un avenir radieux. Dans l’étude des Infirmières, comme celle des Professionnels de santé, la vitamine E était associée à une diminution du risque cardiovasculaire de près de 40%. Avec des expériences chez l’animal tout aussi éloquentes, il devenait évident qu’on disposerait sous peu d’un moyen simple, peu onéreux, et surtout sûr de prévenir ou guérir les principales maladies chroniques. Vitamines pour tout le monde ! C’est dans cette ambiance électrique que j’ai écrit d’enthousiasme, alors en Californie, le Nouveau Guide des vitamines.

Et puis le ciel s’est assombri. Au milieu des années 1990, les grandes études d’intervention ont commencé à raconter une autre histoire. CARET, ATBC nous disaient que non seulement les suppléments n’avaient pas prévenu les cancers du poumon chez les fumeurs ou les personnes exposées à l’amiante, mais qu’ils avaient même pu les accélérer ou les révéler. Les médecins, qui n’ont jamais embrassé la nutrithérapie que par défaut, pouvaient ricaner et multiplier les mises en garde. On vous l’avait bien dit ! Les années qui ont suivi ont soufflé le chaud et le froid. Quelques études positives, beaucoup ne montrant rien.

Peu à peu les grandes institutions ont déserté le domaine. Les études d’intervention se sont faites rares, sauf peut-être pour la vitamine D. Puisque la science ne propose pas de réponse claire, la conviction ou la foi a occupé l’espace. Il y a ceux qui « y croient » et ceux qui pensent que c’est des foutaises. Pourtant l’incertitude n’est pas une raison pour se départir d’un raisonnement scientifique. Certes, il va désormais falloir se faire une opinion avec ce qu’on a, et j’admets que ce qu’on a, c’est maigre, mais essayons quand même.

Je pense que la charge de la preuve doit reposer sur l’ensemble des données disponibles.

D’un côté on a des études d’intervention dans lesquelles on compare une substance active (compléments alimentaires) à un placebo. Prises collectivement, elles sont plutôt neutres : pas de bénéfice flagrant des compléments alimentaires, mais pas d’effet indésirable non plus. Vu comme ça, on pourrait en conclure qu’on a avalé pendant des années des pilules pour rien.

Mais d’un autre côté, on a des études d’observation plutôt favorables. Certes les études d’observation sont la deuxième roue du carrosse de la preuve scientifique : elles décrivent une association sans pouvoir généralement trancher sur la relation de cause à effet.

Ces études d’observation nous disent quand même qu’il y a une part de logique sinon de vérité à éviter les déficits, qui dans les modèles expérimentaux se traduisent par des atteintes de l’ADN, un raccourcissement des télomères et d’autres dégâts moléculaires.

Pourquoi ne l’a-t-on pas vérifié de manière constante par des études d’intervention ? Ma conviction est que les études d’intervention sont imparfaites : pas assez longues, ne testant qu’une hypothèse à la fois, ne tenant pas suffisamment compte du mode de vie et de l’environnement alimentaire. Elles ne donnent que ce qu’elles peuvent, c’est-à-dire pas grand-chose.

Il faut souvent entrer dans le détail des résultats de ces études pour découvrir que sous leur surface globalement lisse et uniforme se cachent des situations contrastées. Par exemple l’étude ATBC qui testait les effets des antioxydants chez les fumeurs n’a pas trouvé que les suppléments de vitamine E diminuent la mortalité. Mais lorsqu’on regarde les effets de ces suppléments selon l’âge des participants et leur mode de vie on s’aperçoit que pour les hommes de plus de 71 ans, qui fumaient moins d'un paquet par jour, la mortalité a été diminuée de 24 %.

Même chose avec l’étude française SU.VI.MAX : alors que les suppléments antioxydants n’ont pas eu d’effet chez les femmes de cette étude, ils ont diminué le risque de cancer et la mortalité chez les hommes.

Donc les compléments alimentaires peuvent avoir des bénéfices pour certains groupes de la population étudiée, mais ces bénéfices ne sont pas toujours évidents lorsqu’on regarde les résultats bruts.

Il y a un autre aspect très important, c’est que les formulations sont imparfaites. Je ne parle pas des substances souvent données seules à dose très élevées dans les études conçues il y a 30 ans et qui manifestement bousculaient la physiologie naturelle. Mais il suffit de se pencher sur les associations de vitamines et minéraux données dans des études récentes pour constater que certains nutriments sont fournis à des doses très importantes et d’autres, dans le même comprimé, à des doses très insuffisantes comme la vitamine D ou la vitamine K.

On a donc encore beaucoup à apprendre de la physiologie et des moyens de se rapprocher de la nature. Et pour conclure sur ce point il faut souligner que trop de vitamines dans les compléments alimentaires sont d’origine synthétique, c’est-à-dire qu’elles ne miment qu’imparfaitement leurs équivalents naturels. Je pense en particulier à la vitamine B9 et à la vitamine E. Dans la plupart des compléments alimentaires, la vitamine B9 est présente sous forme d’acide folique, dont on sait depuis des années qu’au-delà de 200 µg par jour, il a tendance à s’accumuler dans l’organisme sous une forme non métabolisée. La vitamine E figure le plus souvent sous forme de dl-alpha tocophérol, qui est la forme synthétique d’un seul des huit isomères de cette vitamine, alors que tous les huit devraient idéalement être présents sous leur forme naturelle.

Évidemment concevoir une bonne formulation coûte cher et c’est la raison pour laquelle j’ai dit hier sur Europe 1 que je déconseillais de se tourner vers les compléments alimentaires premiers prix.

Je pense que les compléments alimentaires ne seront jamais qu’une aide le plus souvent marginale au vieillissement en bonne santé. Mais une aide potentielle tout de même. Dans l’étude HPS 2, les hommes qui ont pris le complément de multivitamines, fût-il imparfait, ont tout de même connu une baisse du risque de cancer de 8 %. Des bénéfices ont été constatés dans la même étude sur le risque d’infarctus.

Au final, la décision de prendre ou pas un complément alimentaire, par exemple une multivitamines, si elle est affaire de conviction, ne devrait pas relever de « croyance ». Pour prendre cette décision, chacun de nous doit se muer en détective de sa propre santé, de son propre équilibre alimentaire, analyser l’ensemble des données disponibles, tester le cas échéant sur sa propre personne. Une vraie démarche scientifique, avec ses doutes et ses incertitudes. J’ai commencé l’écriture d’un livre qui pose ces questions et tente d’y répondre simplement et avec humilité. Car il est clair que les grandes certitudes que nous entrevoyions il y a 30 ans nous ont quitté et que le doute scientifique, si familier, est de retour. 

Commentaires

Pour donner votre avis, créez un compte ou connectez-vous.

Par nfkb | le jeudi 20 février 2014
Pas d'accord

Vous savez comme moi que dans une étude prospective il convient de regarder l'objectif primaire... disséquer en post-hoc n'est pas rigoureux.

Vous ne citez bizarrement pas la dernière grande étude du JAMA ? Pourquoi ?

Dépensons les sous chez le maraîcher plutôt que chez le pharmacien !

Ma vision d'ancien consommateur de compléments : http://www.nfkb0.com/2014/02/08/les-complements-alimentaires-sont-inutiles/

Par Thierry | le jeudi 20 février 2014
Pas d'accord ?

Il s'agit d'un billet de blog, pas d'une démonstration scientifique d'où le manque évident (et voulu) d'exhaustivité. Ce sera fait dans mon livre.
Je suis d'accord pour le maraîcher bien sûr, c'est mon credo depuis des décennies, mais ce n'est pas forcément antinomique avec une supplémentation dans certains cas (qui existe déjà de fait avec la vitamine K et la vitamine D à la naissance - et pourquoi pas après ?, l'iode toute la vie, les vitamines du groupe B ajoutées aux aliments de base dans de nombreux pays, etc...).
S'il est vrai que les analyses post hoc ne sont pas indiquées pour ce qui est des études sur les médicaments, la complexité de l'alimentation fait que les essais cliniques eux-mêmes (conçus par l'industrie pharmaceutique) ne sont probablement pas adaptés aux compléments alimentaires, et dans ce cas la plupart des chercheurs du domaine s'accordent pour penser que les analyses en sous-groupes donnent des indications.
La dernière étude dans le JAMA trouve un bénéfice de la vitamine E à dose élevée sur l'évolution d'Alzheimer http://jama.jamanetwork.com/article.aspx?articleid=1810379
La dernière grande étude dans le même journal est HPS2 qui montre une réduction du risque de cancer avec des multivitamines : http://jama.jamanetwork.com/article.aspx?articleid=1380451
Peut-être faites vous référence aux Annals of Internal Medicine ? Nous avons rendu compte de ces études et analysé leurs conclusions sur LaNutrition.fr : http://www.lanutrition.fr/les-news/des-medecins-americains-conseillent-d...
Mon but en écrivant ce texte n'est pas de plaider pour la prise de compléments alimentaires mais d'inviter chacun à analyser les données disponibles et à agir selon ses convictions. Je pense que les études épidémiologiques prospectives ne doivent pas être éliminées de cette réflexion au prétexte que seules les études d'intervention feraient foi. A suivre !

Par H.Valiente | le mardi 15 décembre 2015
Monsieur

Monsieur Souccar,

J'ai lu dans un article que la vitamine c pouvait provoquer la cataracte, calculs rénaux... et qu'à des doses supérieur à 1000mg chez les sportifs n'étaient pas bon ! Que cela était contre-productif à leur performance. Je vous avoue que je n'ai rien compris. Pourriez-vous m'éclairer svp ?

à propos de l'auteur

Journaliste scientifique, auteur de 15 livres de vulgarisation sur la santé, fondateur de Thierry Souccar Editions. En charge des questions de santé à Sciences et Avenir pendant 15 ans, il a créé LaNutrition.fr, premier site d’information francophone indépendant sur l’alimentation et la santé. Membre de l'American College of Nutrition depuis 2000. C'est un passionné d'histoire des arts et des sciences, de paléontologie, peinture, aviation légère, littérature, musique classique et country/bluegrass. Il vit, écrit et peint dans le midi de la France. Il a deux fils, Paul et Louis. 

Suivez Thierry Souccar sur Twitter et Facebook 

Lire aussi